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L'acidification des océans : une limite planétaire franchie

On parle souvent du réchauffement préoccupant des océans. La température de l’eau augmente dans toutes les zones maritimes de la planète. Mais un autre phénomène, tout aussi destructeur pour nos espaces marins, se développe : l’acidification.

 Nos eaux deviennent plus acides, ce qui a de graves conséquences sur la faune et la flore aquatiques.


Mais qu’est-ce que ce phénomène ?

En temps normal, l’eau salée est basique, avec un pH de 8,1. Cependant, des scientifiques ont constaté que ce pH baisse progressivement.

Pour le vérifier, ils ont mesuré quotidiennement le pH d’échantillons prélevés aux quatre coins du globe. Ils ont ainsi pu dégager une tendance et établir une courbe d’évolution. Le constat est sans appel : depuis 1850, l’acidité a augmenté de 30 %. Le pH moyen de surface a déjà diminué de 0,1 unité depuis le début de la révolution industrielle, et les scientifiques s’attendent à une baisse supplémentaire de 0,3 à 0,4 unité d’ici 2100. Cela peut sembler peu… mais c’est énorme.

En effet, le pH est mesuré sur une échelle logarithmique : cela signifie qu’une petite baisse représente en réalité une forte augmentation de l’acidité. Si cette tendance se poursuit, le milieu marin pourrait devenir deux fois plus acide qu’aujourd’hui d’ici la fin du siècle.

Ce changement est rapide et sans précédent. Les écosystèmes (poissons, coraux, coquillages, plancton) n’ont jamais été confrontés à une telle acidité depuis des millions d’années. Leur survie est directement menacée.


Et aujourd’hui, une septième limite planétaire a été franchie.


Le concept des limites planétaires vient d’une étude internationale menée en 2009. Elle définit neuf limites à ne pas dépasser pour que le « système Terre » continue de fonctionner de manière sûre pour l’humanité : le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la déforestation, la pollution à l’azote, la pollution chimique, l’utilisation de l’eau douce, les aérosols, la couche d’ozone et l’acidification des océans. C’est cette dernière qui a été franchie.

Fabrice Pernet, chercheur en biologie marine à l’IFREMER et spécialiste de l’huître creuse, explique que « le CO2 se dissout à la surface de l’eau et forme de l’acide carbonique, ce qui contribue à l’acidification des océans ». C’est donc l’excès de CO2 dans l’atmosphère qui est à l’origine de ce phénomène.


Mais quelles sont les conséquences ?

 Toujours selon Fabrice Pernet, ce processus « modifie profondément l’eau, notamment en réduisant sa teneur en carbonate ». Or, le carbonate constitue la base des coquilles des coquillages. Cette baisse représente donc une menace pour ces organismes, mais aussi pour les coraux et certains phytoplanctons, qui en dépendent également. Tous ces organismes sont à la base de la chaîne alimentaire. Leur disparition pourrait provoquer un profond déséquilibre de cette chaîne.

De plus, tous les organismes ne réagissent pas de la même manière face à ce phénomène. Certains y sont plus sensibles que d’autres.

Selon Jean-Pierre Gattuso, océanologue et directeur de recherche au CNRS, « la rapidité du phénomène empêche la faune et la flore marines de s’adapter ». Il précise que des baisses de pH ont déjà eu lieu par le passé, provoquant l’extinction de plus de 90 % de la biodiversité marine. Et cette fois, le processus progresse encore plus vite.

Au final, les effets à long terme restent mal connus. À cela s’ajoute le réchauffement alarmant des eaux, avec une hausse moyenne de +1,2 % en surface depuis la révolution industrielle de 1850. Les réponses observées chez les organismes restent ponctuelles, mais on peut aisément imaginer que cela nous mène vers une nouvelle extinction de masse.


Le dérèglement chimique ne touche pas seulement la vie marine. Il a aussi des répercussions sur notre santé et notre qualité de vie.


Une étude a cherché à explorer comment cela pourrait affecter la quantité et la qualité des ressources essentielles à notre santé et à notre bien-être. Quatre grands domaines sont concernés : la malnutrition et l’empoisonnement, les problèmes respiratoires, les impacts sur la santé mentale, et la perte de ressources médicales.

Moins de poissons dans nos assiettes

 Dans de nombreux pays, surtout en Afrique de l’Ouest, en Asie ou dans les petites îles, le poisson représente la principale source de protéines. Or, ce changement dans l’eau rend la reproduction des poissons plus difficile, fragilise les œufs et empêche les coquillages de former leur coquille. Résultat : moins de ressources pour la pêche, des aliments marins moins accessibles… et parfois moins nutritifs. Certaines études montrent même une baisse des bons lipides comme les oméga-3, essentiels pour notre cœur et notre cerveau.

Une menace pour notre air

 Certaines algues marines, comme Karenia brevis, produisent des toxines naturelles qui peuvent être transportées dans l’air par les embruns. Lors notamment des “marées rouges”, elles provoquent des irritations respiratoires ou aggravent des maladies comme l’asthme. Si ces algues deviennent plus fréquentes à cause des bouleversements dans les milieux aquatiques, les risques pour notre santé pourraient aussi augmenter.

La santé mentale

 L’océan est un lieu de détente, d’activités en plein air, mais aussi un pilier économique pour les pêcheurs, les guides, les restaurateurs ou les professionnels du tourisme. Le déclin de la vie marine, la disparition de certains paysages ou la perte de biodiversité peut avoir un véritable impact sur notre bien-être mental et notre lien avec la nature.

Moins de découvertes médicales

 Enfin, la richesse des écosystèmes aquatiques est aussi une mine d’or pour la recherche médicale. De nombreuses espèces marines ont permis de créer des traitements innovants. Mais si ces milieux fragiles se dégradent, ce sont des milliers de molécules prometteuses qui pourraient disparaître sans avoir été explorées.


Y a-t-il des solutions pour lutter contre cela ?

D’abord, il n’existe pas de plan B. Il n’y a pas d’environnement marin de secours. Le seul moyen d’arrêter ce processus est de réduire nos émissions de CO2.

Cependant, des chercheurs ont exploré plusieurs pistes.

 Il existe des solutions naturelles, comme la conservation et la restauration des herbiers de plantes sous-marines, notamment en Méditerranée. Par exemple, la Posidonie est capable de stocker le carbone dans le sol grâce à la photosynthèse. C’est un bon moyen naturel de conserver le CO2.

Il existe aussi des solutions technologiques, comme stimuler la croissance des phytoplanctons ou utiliser un antiacide naturel sous forme de roche calcaire broyée. L’objectif est de stocker davantage de carbone sans perturber l’équilibre chimique des écosystèmes.

Nos eaux sont nos meilleurs alliés face à la crise climatique : elles absorbent une grande partie du CO2 que nous produisons et régulent les températures de la planète. Pourtant, elles sont aujourd’hui gravement menacées. L'acidification n’est qu’un des nombreux dangers : il s’ajoute à la hausse des températures, à la surpêche et à la pollution plastique.

 Protéger les milieux marins, c’est protéger la vie sur Terre.

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